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Nous vivons dans le passé. Notre perception du monde autour de nous se situe entre 6 secondes et 80 millisecondes de retard. Ce qui fait que nous sommes dans un environnement créé par notre perception, un vécu au travers de filtres et de règles. Le monde abreuve notre cerveau, telle une lance à incendie, et nous n’en gardons qu’une goutte d’eau. Chaque individu ne garde que certain éléments.

Je vis dans le passé. Littéralement. Ce que je pense être «maintenant» s’est réellement passé au moins 80 millisecondes plus tôt. Parce que c’est le temps minimum qu’il m’a fallu pour obtenir l’information sensorielle du monde qui m’entoure, de la traiter, de prendre une décision, et qu’elle arrive dans ma pensée consciente, donc que j’en sois conscient. Donc, je vis toujours un peu dans le passé.

Parfois, cela peut prendre une seconde et plus. Il a été démontré que pour certaines activités cérébrales le processus de traitement peut parfois prendre jusqu’à 6 secondes. Cette durée est différente chez certaines espèces animales, comme les insectes et les arachnides qui ont des voies neuronales beaucoup plus courtes, mais qui n’ont pas les fonctions cognitives plus élevées tel que nous en disposons. Elles fonctionnent, pour ainsi dire, à l’instinct ; elles peuvent ainsi réagir beaucoup plus rapidement. J’ai déjà remarqué à quel point les mouches peuvent me donner l’impression que je me déplace au ralenti lorsque je tente de les écraser.

Dans l’ensemble, vivre 80ms dans le passé n’est pas si mal. D’autant plus que la plupart des gens en bonne santé peuvent faire face à cela. Je pense que ce qui me dérange le plus c’est que mes décisions sont prises pour moi avant que j’en sois au courant. Cela prend beaucoup plus de temps pour s’y habituer. L’idée que je suis juste un ensemble de capteurs pour mon esprit me dérange un peu. Mon esprit fonctionne sur un ensemble de règles complexes, extrêmement nombreuses, souvent mal répertoriées et parfois contradictoires. Ceci sur la base unique de ces entrée sensorielle, toutes ces années, et ce, depuis ma naissance.

Est-ce que je suis seulement le système de survie de mon esprit? Est-ce c’est moi qui m’imagine qu’il n’y a pas de libre arbitre? Ou est-ce c’est moi qui pense que je suis une illusion unique et spécialement aménagée par mon esprit et basée sur tout ce que j’ai vécu? En fait, si nous donnions autant de capteurs et de règles que nous en avons à n’importe quel robot, il écraserait également n’importe quel test de Turing.

Je ne suis pas complètement surpris que mon esprit prenne le dessus, pour tant de choses, inconsciemment. Après tout, je suis tout à fait conscient que mon cœur bat de lui-même, sans besoin de le faire battre délibérément. Et quand il bat, je peux monter des escaliers, une tâche mathématique assez complexe si vous aviez besoin de la calculer, tout en parlant et mâchant un chewing-gum. Parfois, je conduis la voiture vers un endroit habituel, comme aller au bureau, au magasin, à l’école, et, une fois arrivé, je réalise que je ne me souviens même-pas de ce qui s’est passé jusque-là. Beaucoup de détails ont disparu. Donc, je sais que mon esprit est vraiment dans le siège du conducteur. Je suppose que je ne m’étais jamais rendu compte de ce laps de temps de 80ms avant d’y être confronté.

Donc, ma décision est prise avant-même que je m’en rende compte. Cela explique pourquoi je fais toujours les mêmes erreurs stupides, encore et encore. N’est-ce pas étonnant qu’il soit si difficile de briser les mauvaises habitudes. Pas étonnant que l’on dise que la volonté est un muscle qui doit être exercé – parce que la volonté est tout simplement le fait d’ajouter d’autres règles à notre cerveau, pour remplacer celles déjà existantes, comme une sorte de filtre bayésien.

Donc, ce n’est pas étonnant que ce soit difficile. La réécriture de nos règles demande de l’énergie, peut-être trop d’énergie, ce qui pourrait expliquer pourquoi les gens ont besoin d’être fortement encadrés, ou très motivés (sans oublier les médicaments psychoactifs, l’hypnose et la méditation) pour se changer eux-mêmes. Pour beaucoup, même de graves conséquences sur la santé ne sont pas suffisantes pour opérer des changements parce que les règles initiales, définies avec des filtres bayésiens, se sont trop fortement encrées en eux, même contre la plus grande règle de toutes: la survie. Nous avons donc besoin d’une sorte de formatage de bas niveau pour nos esprits, quand nos règles deviennent dangereuses pour nous-mêmes. Prescrits et surveillés, peut-être.

Mais même si je désire le changement et que je fournis tous les efforts possibles, je sais que parfois, en quelque sorte, je vais faire un faux pas. C’est comme ça que je peux me faire avoir par des attaques de phishing, me laisser persuader d’acheter quelque chose qui pourrait ne pas être ce que je voulais, voir impulsif, et c’est aussi de la même manière que je pourrais être influencé à prendre une décision que je regretterai plus tard. C’est ce qui peut se produire lorsque une vieille règle contradictoire est évoquée à la place de la nouvelle que je viens juste d’apprendre. Cela se produit notamment quand nous nous sentons particulièrement stressés. C’est alors que mon esprit aime vraiment piloter en solo. Une partie du problème est que les émotions et les choses qui nous lient à nos souvenirs nous lient également aux anciennes règles.

Les gens peuvent changer plus facilement lorsque les souvenirs attachés aux parties correspondantes de leur passé ont disparus. Certaines personnes ayant de meilleurs souvenirs ont plus de mal à se changer. Cependant, je sais qu’être au courant des instructions de notre cerveau, même les instructions génériques que nous, en tant qu’humains semblons tous partager, est suffisant pour me faire cesser de réagir immédiatement. Alors quand je reçois des informations, j’ai le sentiment que quelque chose de brillant attire mon attention. Cela m’arrête et me fait repenser à la façon dont je devrais réagir. Cette pause de 80ms est le moment dont j’ai besoin pour arrêter le pilotage automatique et prendre ma décision dans la pensée consciente. Et, de la publicité aux interactions sociales, en passant par les discours politiques, j’ai remarqué que je reçois des informations tout le temps. Cela me fait me fait imaginer combien ma vie aurait été meilleure si je ne l’avais pas régulée mentalement.

Mais tout cela est du passé dorénavant. Comme tout, de toute façon. Tout ce que je peux faire, c’est essayer de me tenir au courant de la nature des informations sensorielles que je reçois. C’est tout ce que nous pouvons faire. Vous pouvez continuer à activement re-filtrer. Bien faire les choses tout en étant averti par des signaux ou des instructions est la meilleure façon de rester sur vos gardes quand cela est nécessaire, parce que, honnêtement, activement filtrer votre monde tout le temps est vraiment épuisant. Et être fatigué, c’est ce qui fait faire le plus d’erreurs. Nous avons vraiment beaucoup d’attention à donner, mais au moins, nous pouvons apprendre à être conscient de ce que nos règles sont et comment elles veulent que nous agissions et réagissions.

Comprendre comment fonctionnent ces filtres et ces règles est très important. Cela nous permet de mieux déterminer pourquoi nous avons oublié un évènement ou un détail, pourquoi nous avons ‘halluciné’ un objet, un mot ou une couleur qui n’existait pas. Amnésies, distorsions, hallucination. Tous les jours nous en somme ‘victimes.

Un énorme avantage, au-delà du renforcement de la confiance et de la sûreté que nous obtenons de cette prise de conscience, est de savoir comment elle peut nous aider à comprendre pourquoi les autres font ce qu’ils font. Grâce à cela je peux facilement voir qu’ils sont eux-mêmes les résultats de leur propre amas de données sensorielles et d’un grand nombre de règles complexes. Donc, cela va au moins m’apporter plus de compréhension sur le monde dans lequel je vis et sur les personnes avec qui je le partage.

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