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Extrait:

La peur est un phénomène que peu peuvent définir par des mots clairs et par des sentiments précis. Pourtant, elle fait partie de notre quotidien, se manifeste dans plusieurs gestes que nous posons. On a peur pour toutes sortes de raisons, bonnes comme mauvaises.

La peur n’est que sentiment, le dangers quant a lui est bien réel

Certes, la peur modifie notre comportement, notre façon d’agir et de penser et chacun y réagit différemment. Il est donc à se demander : quand la peur nous prend, que nous prend-elle ?

Quand la peur nous prend, que nous prend-elle ?

Afin de répondre à cette question, il reste essentiel de définir d’abord la peur et l’angoisse ainsi que leurs effets physiques sur l’être humain.

La peur est d’abord définie comme un « phénomène psychologique à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace. » Elle a permis à l’homme dans ses débuts de fuir les dangers. Elle déclenche la production d’adrénaline qui accélèrera les battements du corps et fournira plus d’énergie aux muscles afin de permettre la fuite.

Vient ensuite l’angoisse, phénomène très proche de la peur, qui elle se manifeste, selon Soren Kierkegaard, comme un vertige : « la raison du vertige est plus liée à ce que l’on voit qu’à la profondeur véritable. Il ne suffit pas de regarder pour ne pas avoir le vertige mais le ravin existe bien. »

Par ces définitions, force est de constater que les réactions engendrées par la peur ne font pas appel à toute la rationalité développée par l’homme au cours de son évolution. La peur ramène l’homme à son état le plus primitif, celui de l’animal qui doit fuir, qui doit sauver sa vie. Prenant conscience du danger, l’homme ne peut plus rester dans l’état de sérénité et de tranquillité dans lequel il cherche à se retrouver. Pour reprendre les mots d’Alain Finkielkraut « l’angoisse expose l’homme à la démesure de l’être. »

Qu’est-ce qui cause la peur? Qu’est-ce qui cause cette perte de repère?

Pour plusieurs, la peur vient d’un objet bien défini. Ceci n’empêche tout de même pas que cet objet soit créé de toute pièce par l’imaginaire de l’homme, au point où « la claire reconnaissance du caractère strictement imaginaire de l’objet terrifiant ne réussit pas à en dissiper la peur. » Ainsi, on voit donc la peur prendre la rationalité de l’homme. En effet, il ne peut plus faire la différence entre la réalité et l’imaginaire, car la peur suscitée par l’objet est la même qu’on se l’imagine ou non.

L’homme ne peut donc plus penser et prendre une décision rationnelle face à la situation, car même averti par sa conscience que la peur est imaginaire, il en est effrayé. « La peur exprimerait ainsi, non pas une crainte à l’égard de ce qui n’existe pas, […] mais un doute à l’égard de ce qui existe : plus précisément, un doute quant à son identité. »

L’homme ne peut pas être objectif dans ces conditions.

Effectivement, comment pourrait-il décider de ce qui est bon pour lui d’adopter comme comportement face à une situation alors qu’il ne peut pas distinguer ce qui existe de ce qui n’existe que dans son imaginaire?

En fait, « l’autre qui fait peur n’est pas l’inconnu, mais le connu en tant qu’autre. L’objet terrifiant est alors le réel en personne, perçu comme insolite et bizarre. »

On prend alors à l’homme sa conception rassurante de la réalité. Comme il a peur de ce qui n’existe pas puisqu’il se l’imagine devenir réel, il ne peut plus rester dans un état serein, du fait qu’il ne peut plus considérer sa réalité comme réconfortante, sécurisante. Selon Martin Heidegger, « l’angoisse révèle non pas l’être mais son exact contraire, c’est-à-dire le néant. »

La peur met donc l’homme en face du néant. L’homme a donc peur du « rien ».

Sa véritable panique est donc causée par le vide, par le fait qu’il ne craigne que le rien. Encore une fois, ceci illustre bien la perte de toute rationalité de l’être humain. Selon les psychanalystes, ce « rien » cacherait en fait une autre réalité. En d’autres termes, l’homme a peur d’avoir peur. Il ne remet pas en question le sentiment de peur qu’il éprouve et ne l’analyse pas de façon rationnelle.

Quand est-il alors de l’homme qui, par la peur, perd sa raison?

Faisons appel à l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant pour répondre à cette question. Selon lui, « la raison ne nous dit pas d’agir en accord avec le devoir, mais d’agir en étant motivé par le devoir, ce qui signifie qu’il faut, face à un problème éthique, nous demander si notre intention est universalisable, ce qui implique une distanciation par rapport à nos propres intérêts personnels. »

Alors, l’homme qui perd sa raison par la peur perd sa capacité de faire des choix éclairés, universalisables et socialement acceptables. Par exemple, un homme qui craint pour sa propre vie et qui doit fuir rapidement en voiture pourrait mettre en danger la vie des autres conducteurs sur son passage, aveuglé par son désir de fuite. Ainsi, la peur ferait perdre à l’homme sa capacité de vivre en société. Pour Kant, l’impératif catégorique est un indice que l’homme est libre puisqu’il peut faire des choix et se déterminer lui-même. L’homme qui a peur est donc aliéné par son état et, de cette façon, il ne possède plus son potentiel de réflexion critique. Donc, comme il est dépossédé de sa raison, sa liberté et sa réflexion critique, il oubliera son rôle de citoyen, ce qui entraînera chez lui une aliénation du vivre-ensemble. On observe donc la perte d’un art de vivre chez lui.

L’homme est ce qu’il est grâce à sa capacité de faire des choix qui le font progresser et de le faire dans le respect de lui-même et des autres.

La peur soutire à l’homme cette capacité, donc son humanité.

Cette question peut aussi trouver sa réponse dans la philosophie de René Descartes. En effet, celui-ci décrit l’homme comme un être de raison. Selon lui, « nous possédons tous la capacité de connaître et de comprendre; nous pouvons tous construire la science vraie à condition de bien utiliser notre raison ».

Donc, nos connaissances reposeraient toutes sur la raison. Or, pris de peur, nous n’avons plus cette rationalité. Nos connaissances, nos points de repères sont alors enlevés par la peur. C’est ici que l’être humain devient encore plus vulnérable à l’imaginaire puisque toute notion de réalité s’évanouit avec le départ de sa raison. On contrevient alors à la toute première règle de la méthode cartésienne, la règle de l’évidence : « La raison doit éviter la précipitation et la prévention, et n’accepter aucune chose pour vraie à moins qu’elle ne soit évidente, c’est-à-dire à moins qu’elle ne se présente à l’esprit avec tant de clarté et de distinction qu’elle ne laisse planer aucun doute »

Pourtant, nous avons vu précédemment que la reconnaissance du caractère imaginaire d’une chose n’empêche pas que nous en ayons peur. Donc, la peur enlève effectivement à l’homme sa capacité de raisonner. Descartes affirme que « se trouver dans un état d’indifférence par rapport à ce que nous présente la raison, c’est, au contraire, fort mal assumer notre liberté! »

En d’autres mots, comme nous faisons abstraction de notre raison qui nous confirme l’inexistence de la source de notre peur, nous faisons fi de ce que notre statut d’homme rationnel nous apporte comme idée de liberté. Nous nous aliénons nous-mêmes en nourrissant notre peur de l’imaginaire. Étant donné l’ampleur de ce que la peur nous prend, on peut comprendre pourquoi la peur est utilisée pour contraindre les êtres humains à des « tu dois ».

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« Il a été prouvé de manière indubitable que l’accent mis aujourd’hui sur le crime et sur les dangers menaçant la sécurité corporelle et les biens des individus est intimement lié au “sentiment de précarité” et suit de près le rythme de la dérégulation économique et du remplacement de la solidarité sociale par la responsabilité individuelle. » La peur imposée par les médias et les gouvernements force l’homme à abandonner ce sentiment de bien-être pour craindre toutes les attaques possibles et imaginables.

Conclusion

En conclusion, quand la peur nous prend, elle nous prend notre capacité de raisonner, notre objectivité, une conception rassurante de la réalité, notre sentiment de bien-être et notre liberté de choix. En d’autres mots, elle nous enlève tout ce qui fait de nous des hommes, des êtres différents des animaux, des êtres rationnels. Elle nous enlève les bases sur lesquelles nous avons bâties notre humanité. Elle nous pousse à prendre plus de précaution qu’il en faudrait et à suivre des idéologies aliénantes. Malgré tout, la peur nous a permis de survivre en déclenchant chez nous des réactions qui nous ont gardés en vie. La question est alors, si la peur nous enlève tant de caractéristiques essentielles, que nous donne-t-elle?

Tiré du travail de : Marilyn Mior – Cégep régional de Lanaudière


 

Références et sources:

  • Le Petit Robert, p. 1418
  • SERVANT, Dominique. Historique et concepts du stress et de l’anxiété. CHRU de Lille
  • Clément ROSSET. L’objet singulier, Éditions de Minuit, Paris, 1979, p. 38
  • Éric LAVOIE. Module 5 : L’éthique de Kant, L’Assomption, COOP, 2011, p.48
  • Jacques CUERRIER. L’être humain, Éditions Chenelière Éducation, 2009, p.50
  • Friedrich Nietzsche, Ibid, p. 150
  • Zygmunt BAUMAN. Le présent liquide : peurs sociales et obsession sécuritaire, Éditions Seuil, 2007,
    p.28

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